avril 1, 2020

Une terre si froide – Adrian McKinty

Une terre si froide

Belfast, 1981

Une poudrière. Voilà peu ou prou ce à quoi Belfast ressemble en 1981. Après soixante-six jours de grève de la faim, Bobby Sands vient de s’éteindre dans les geôles de la prison de Maze, sous le regard glacial de la douce Maggie. Il s’éteint, donc, et simultanément ravive, si tant est qu’il avait besoin de l’être, l’incendie qui gronde en Irlande du Nord. C’est dans le climat explosif des Troubles qu’Adrian McKinty a décidé de situer la trilogie ouverte par Une Terre si Froide. Sous des allures de polar parfois facile, il nous brosse un portrait peu reluisant et sous haute tension d’une Belfast meurtrie par un conflit séculaire.

La première enquête de l’inspecteur Sean Duffy

Il ne fait pas bon être gay en Irlande du Nord dans les années quatre-vingt. J’en veux pour preuve, ce cadavre abandonné et amputé d’une main retrouvé sur un terrain vague. Quelques heures plus tard, un second corps est découvert, lui aussi mutilé. Le profil des victimes est le même, il n’en faut pas plus à Sean Duffy pour suspecter le passage à l’acte d’un tueur en série qui s’en prendrait aux homosexuels. Au cœur de la guérilla urbaine qui secoue la ville, le flic Duffy se retrouve bien mal en point pour mener ses investigations : catholique dans un service majoritairement protestant, il est indésirable pour tout le monde. Au service de la couronne, il est désigné persona non grata chez les Républicains, et reste l’incarnation de l’ennemi pour les Loyalistes. Il s’attelle à délier le sac de nœuds que devient son enquête, armé en tout et pour tout de son opiniâtreté qui frôle l’obsession, ainsi que de son cynisme inébranlable.

A feu et à sang

Dans ce roman noir qui s’éternise, on aura parfois tendance à se perdre parmi les acronymes, à s’égarer dans les ruelles sombres sans trop savoir où l’on va, en se demandant parfois si l’auteur le sait lui-même. Il ne faut pas lire Une terre si froide pour l’intrigue, relativement basique, mais plutôt pour la plongée dans les eaux troubles de Carrickfergus, dans la banlieue de Belfast. Le suspense est en effet omniprésent. Et il ne doit rien à l’enquête, mais plutôt à l’angoisse, à chaque coin de rue, de tomber sur une embuscade, de découvrir une bombe sous sa voiture. Pour se dépatouiller dans le marasme ambiant, McKinty dégaine l’acide citrique. Son style est tantôt ironique, tantôt acide, parfois drôle. On se prend finalement à s’attacher doucement à l’inspecteur Duffy, à ses vannes qui ne font rire que lui, à sa répartie. En arrière-plan se dessine subrepticement la mélancolie latente, teintée de frustration et de révolte, propre aux auteurs irlandais (et je ne peux que vous conseiller de lire le maître en la matière, l’indétrônable Sam Millar).

Finalement, on retiendra de cette lecture une amertume à peine masquée, un petit goût d’inachevé. Comme si McKinty n’avait pas été jusqu’au bout de son propos. Ne vous arrêtez cependant pas ici, le deuxième volume des aventures de Sean Duffy, Dans la Rue j’entends les Sirènes est bien plus abouti, beaucoup plus efficace que celui-ci. Peut-être un peu plus accessible, tout en restant aussi politique et glaçant. Car oui, elle est froide, la terre irlandaise. Glaciale même.  Le ciel est gris, le pays meurtri, et les Hommes intégristes. Silencieusement, les grévistes de la faim continuent eux de s’éteindre, un par un, et la ville de s’embraser.  C’est ce qui restera, en somme.

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Une terre si froide d'Adrian McKinty est publié aux Editions Stock.
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