mai 26, 2020

Que le diable m’emporte – Mary Maclane

“La frontière entre le génie et le fou est mince. Il arrive souvent que la frontière soit franchie ; alors votre fou devient un génie, ou votre génie devient un fou. Il n’y a qu’un pas à franchir.” Et moi de rajouter qu’entre un chef d’oeuvre inoubliable et un amer désenchantement, il n’y a qu’une ligne ténue. C’est sur ce fil fragile que Mary MacLane joue à l’équilibriste, provoquant tour à tour la jubilation puis l’exaspération de son lecteur.

 

Un peu d’histoire

Originaire du Canada, la famille MacLane s’installe dans le Montana à la toute fin du XIXème siècle. Foncièrement à contre-courant des idéaux de son époque, la jeune Mary publie en 1901 son journal – qu’elle préfère considérer comme un portrait. Que le diable m’emporte devient un best-seller viral, vendu à plus de cent mille exemplaires dans le mois qui suit sa parution. Figure contestée par le puritanisme ambiant, elle devient néanmoins l’étendard d’une jeunesse féminine qui cherche à prendre sa place dans la société américaine. Mary MacLane publiera deux autres œuvres avant de disparaître en 1929, à l’âge de quarante-huit ans.

Le bonheur, à tout prix

Mary MacLane sait qu’elle est talentueuse. Que son verbe enivrant a le pouvoir d’allumer une révolution des mœurs. Elle le sait, et le revendique, trop. L’individualisme outrancier dont elle fait preuve, les déferlantes égotistes qui inondent certaines pages envoient aux oubliettes les splendides envolées lyriques qui assoient pourtant un génie stylistique et philosophique rare. Dans les pages de son portrait, elle dit tout de son ennui, de sa lassitude et de son dégoût pour les bien-pensants, pour les gens comme il faut. Elle rit des “vieux de quarante ans” comme seule peut rire la jeunesse qui veut vivre et se saouler de bonheur. Elle incarne le renouveau au menton fièrement relevé, qui lance un pied de nez aux générations d’hier. Elle dit ses amours saphiques et la sensualité de son corps de femme ; elle dit la solitude de sa condition et l’angoisse viscérale de manquer le bonheur.

“Je me réjouis avec le diable.”

Indomptable et anticonformiste, Que le diable m’emporte touche la quintessence du verbe. Chez MacLane, l’écriture est une vague sauvage et indomptable, un raz-de-marée qui exalte la vie coûte que coûte. Et pourtant, sa lecture est éprouvante. Il m’a fallu beaucoup de persévérance pour parvenir à me détacher de la narratrice vaniteuse. Si le propos féministe et libertaire est profond, la forme est outrancière. Des génies, Mary MacLane a l’ambivalence perverse. Elle est détestable et fascinante, gorgée d’un égotisme qu’elle porte comme un flambeau. Derrière cette lanterne, se cache pourtant une âme sensible et torturée, une âme écorchée vive, sublimée par une plume inoubliable.

Que le diable m'emporte Book Cover
Que le diable m’emporte Journal Editions du sous-sol Disponible en poche chez Points 192 pages http://www.editions-du-sous-sol.com/publication/que-le-diable-memporte/
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