septembre 19, 2020

Oubliez Adam Weinberger – Vincent Engel

Oubliez Adam Weinberger, souvenez-vous de l’homme mais oubliez son destin. Oubliez son destin indicible, souvenez-vous simplement qu’il a été. 

J’ai eu la chance d’avoir Vincent Engel comme professeur à l’université. Je me souviens qu’il nous avait longuement parlé de Purcell, de Didon et d’Enée, et de cette phrase, qui figure en épigraphe d‘Oubliez Adam Weinberger, et qui a bien failli finir encrée définitivement sur ma peau :

Remember me,
But, O, forget my fate.

Oubliez Adam Wienberger est le roman du survivant, de son droit au silence et à l’oubli. Le style Engel est délicat, son propos bouleversant. Il signe avec ce texte dramatiquement brillant une œuvre inoubliable. Chronique

Oubliez Adam Weinberger, roman du droit au silence

Adam Weinberger est le quatrième enfant d’une famille juive, installée en Pologne. Le jeune garçon a douze ans au début des années trente, il s’apprête à célébrer sa Bar Mitzvah sans grande conviction pendant que sa sœur désespère de trouver l’amour, et que ses frères se tournent, pour l’un, vers le sionisme virulent, pour l’autre vers une carrière de rabbin. La famille n’est pas des plus orthodoxes, et pourtant, le poids de la tradition pèse sur les épaules d’Adam. L’antisémitisme, aussi. D’abord latent, il se distille insidieusement dans la population, il ronge et ravage tout sur son passage. 

Cette première partie du récit, cet “Avant”, est malicieuse, pétillante. Vincent Engel a le talent rare de ceux qui sont restés des enfants et qui ainsi parviennent à dire tous les remous de la jeunesse insouciante. Fin psychologue, l’homme de lettres belge dépeint avec tendresse les premiers émois du cœur, les grandes espérances et les désillusions tranchantes. 

Et puis, après l’avant, il y a forcément l’après. Le pendant est passé sous silence, avec pudeur, et parce qu’aucun mot ne dira jamais l’horreur des camps. Et après, ce n’est plus la vie. Après, c’est Paris, en 1945. Après, c’est le silence, les mots qui ne soignent plus, les mots dans lesquels on ne croit plus. Après, c’est le silence et les fantômes qui hantent. Adam Weinberger se réfugie dans la médecine, vidé de sa substance, privé de vie. 

Si la plume d’Engel était vive et insouciante dans la première partie du récit, elle se fait sèche et s’assombrit après, comme pour mieux servir le propos de son auteur. Le “je” disparait au profit de la troisième personne, Adam Weinberger ne parle plus, n’écrit plus. Il a perdu sa consistance, sa condition. 

Vincent Engel, ou l'écriture de l'oubli

Oubliez Adam Weinberger est un roman d’une grande pudeur, aussi tendre par la plume que violent par le propos. Ouvrage qui interroge en abordant la Shoah sous un angle inhabituel et pertinent, le texte de Vincent Engel est emprunt de philosophie et de sagesse. Il dit l’impossibilité de raconter l’horreur, de poser des mots sur ce qui laisse sans voix. En revendiquant le droit à l’oubli, le droit au silence, l’écrivain signe une œuvre à mettre entre toutes les mains, un texte bouleversant et nécessaire. 

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