avril 4, 2020

L’Hexamètre de Quintilien – Elisa Vix

L’Hexamètre de Quintilien

Monomaniaque

Bien. Je crois que vous avez saisi, j’ai un côté obsessionnel, à tendance monomaniaque. En pratique, quand je découvre un auteur qui me bouleverse, j’ai ce besoin compulsif de tout dévorer. Et, invariablement, je ne m’arrête que lorsque j’atteins l’overdose. Pour Elisa Vix, qui m’avait fascinée avec Elle, le gibier, glacée avec Ubac (dont vous pouvez retrouver la chronique juste ici), le shoot de trop est arrivé avec L’Hexamètre de Quintilien. Détrompez-vous, ce roman n’est pas mauvais, il est même objectivement très réussi. Mais, à vouloir tout digérer d’un coup, je m’étouffe et je sature. Alors, systématiquement atteint le point de non-retour, je me promets d’arrêter cette lubie débile, pour ne pas gâcher de futurs grands moments littéraires et pour faire durer le plaisir. Ca marche, hein, promis. Jusqu’à la prochaine fois.

Digression mise à part, revenons à Quintilien et à son hexamètre, cette succession de question qui permet de construire un reportage journalistique qui tienne à peu près la route.

L’art du roman sociétal

OU ?

Un immeuble lambda, dans une ville qui pourrait être une autre. Les habitants se croisent vaguement, les bonnes relations de voisinage sont entretenues, sans pour autant passer le pas des portes.

QUI ?

Lucie, free-lance plutôt que pigiste, parce que dans free-lance il y a liberté, attachante et douce jeune femme qui passe ses journées en peignoir à écrire des articles qui ne seront jamais publiés, tout en se rêvant Florence Aubenas. Elle est la voix principale de ce roman chorale, voix à laquelle résonne en écho celle, brisée, de Pierre, qui a toutes les peines du monde à esquisser la moindre forme de communication avec son fils Kevin, dépressif et destructeur depuis le décès de sa mère. Il y a aussi celle, détestable, de Marco, l’imbuvable dirigeant d’un Apple Store qui enchaîne les conquêtes à grand renfort de mépris teinté de misogynie. Et puis il y a Leila, sa fille Sarah et son bébé Yanis. Mère célibataire éreintée par la vie et par les hommes, son combat ordinaire est la survie, la volonté ne pas toucher le fond pour ses enfants. Dans cette ronde de personnages, on croise également la grosse commissaire Beethoven, golgot touchante, brute épaisse au grand cœur. Tous sont finalement assez ordinaires et Elisa Vix dresse des portraits sensibles, extrêmement précis de ces voisins qui pourraient être les nôtres, avec leurs troubles intérieurs, leurs angoisses propres qui les assaillent une fois la porte de leur appartement franchie.

QUOI, QUAND ?

Le crime est atroce, il est indicible. Un bébé est retrouvé au petit matin en bas de l’immeuble, dans un sac poubelle, le visage détruit à coups de marteau. Ce bébé, c’est Yanis, le fils de Leila. L’infanticide tragique réveille les passion, aiguise les craintes. Lucie y voit l’opportunité de rédiger -enfin- l’article de sa vie, en s’interdisant d’écrire un texte qui pourrait aisément sombrer dans le putassier. Elle préfère au sensationnel torve l’axe sociétal, l’approche factuelle du drame. Vix construit son roman sur ce schéma, sans jamais se perdre dans des détails sordides, se contentant de décrire, de dénoncer aussi, tout en évitant l’écueil du jugement de valeur.

POURQUOI ?

C’est là toute la question, le propos fondamental de ce roman. Qu’est-ce qui peut, non pas justifier, mais expliquer le meurtre d’un bébé ? A travers ce crime monstrueux, Elisa Vix soulève bien d’autres problématiques sociétales. Il y a la survie quand on a deux enfants, que l’on est seule et qu’il faut tenir la route. Il y a l’angoisse des indépendants, qui veulent garder la tête hors de l’eau en vivant de leur passion. Il y a la journaliste qui refuse la facilité des gros titres, passionnée et idéaliste, qui veut faire évoluer les mentalités en se retrouvant confronté à la concurrence facile du sensationnel insensé. Il y a l’angoisse du deuil, la culpabilité du survivant, l’adolescence au bord de la rupture. Il y a la violence du quotidien et la pauvreté, l’égoïsme et le mépris. Mais, comme une flamme au bout du tunnel, il y a aussi les après-midi chez Pierre, les westerns et l’apaisement dans le tumulte de la vie. Les sourires dans l’escalier et les macarons sur le canapé.

COMMENT ?

L’Hexamètre de Quintilien est un grand roman coup de poing, comme semble en avoir le secret Elisa Vix. Il est de ces textes bouleversants et amers qui tombent comme un uppercut, parce qu’il met le doigt sur des problématiques globales qui nous touchent forcément quelque part. Rédigé d’une main de maître, et malgré quelques longueurs, ce récit bref et intense porte le coup fatal dans les dernières pages, couperet acéré qui achève un lecteur déjà bien sonné. Un roman violent, puissant et révolté, qu’il faut lire et digérer.

L'Hexamètre de Quintilien d'Elisa Vix est publié aux Editions Du Rouergue.
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