août 10, 2020

CHRONIQUE : L’affaire N’Gustro – J-P. Manchette

Bel hommage à Jean-Patrick Manchette, décédé il y a vingt-cinq ans, que de rééditer L’affaire N’Gustro. L’écrivain, devenu culte pour les amateurs de romans noirs, s’est forgé au fil du temps une réputation de mastodonte du genre. Il s’est fait l’instigateur d’un autre polar, politique et sociétal. L’affaire N’Gustro, directement inspirée de l’enlèvement de Ben Barka en 1965, n’échappe pas à la règle, au contraire. Servi par un protagoniste ahuri, fasciste et détestable, ce grand roman se dévore d’une traite, et laisse dans la bouche de son lecteur ébouriffé un étrange goût de reviens-y. 

 

Portrait écrivain Jean-Patrick Manchette

La vie est absurde. Nous n’avons qu’une parcelle dérisoire du temps, au regard de l’éternité ; aussi ne nous sacrifions pour rien, aimons les bonnes choses. La nourriture et le Beaujolais.

Manchette et le néo-polar

Manchette débarque sur la scène littéraire en 1971 et L’affaire N’Gustro est son deuxième texte publié dans la Série Noire. D’un coup de pied tonitruant, le jeune écrivain envoie bourlinguer au diable la fourmilière ordonnée du roman policier bon-enfant. Il apporte avec lui un nouveau genre de polar, un polar qui se veut noir et rouge ; noir comme les tréfonds de la vie politique, rouge à forte tendance internationale. Ce registre inédit en France lui est directement inspiré par les auteurs d’outre-Atlantique, fers de lance du roman noir : Raymond Chandler ou William Burnett, entre autres. Intrinsèquement sociétaux, les textes de Jean-Patrick Manchette sont ancrés dans une réalité politique trouble, et sont servis par un style trépidant, à cent à l’heure.

 

Ce que j’essaye de faire dans la Série Noire s’inspire de la haute opinion que j’ai du roman noir américain. Celui-ci n’est jamais si bon que lorsqu’il s’inspire de luttes réelles politiques.

Manchette, lettre à Malek Alloula, 1972

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L’affaire N’Gustro ou le cas Burton

Henri Burton est un crétin. Un imbécile oisif porté sur l’extrême-droite sans conviction, un vaurien prétentieux, une petite frappe du dimanche. En 1960, tout jeune lycéen déjà, le goût du vice est chez lui irrépressible. Le malotru trouve ainsi la grande idée de piquer une jolie Fiat, se faisant mousser pour draguer la galerie, sans être suffisamment malin pour esquiver le propriétaire du véhicule. En désespoir de cause, Burton lui fend le crâne, et, pour étouffer l’affaire, le voyou est parachuté en Algérie. Commence ainsi le parcours anecdotique d’un imbécile en vadrouille. Mythomane averti, Burton s’invente un passé de tortionnaire, puis fricote avec l’OAS, avant de se retrouver au trou pour dix piges. Finalement gracié, il reprend ses bas larcins, et devient trafiquant d’armes par opportunisme. Grand bien lui fasse, puisque Burton est finalement suicidé par le chef de l’armée d’un état imaginaire, le Zimbawin, après avoir, un peu malgré lui, joué un rôle dans la guerre civile qui a secoué le pays. Le Maréchal en question se repasse au cours d’une nuit insomniaque les tristes mémoires d’Henri Burton, protagoniste gerbatoire du roman qui nous occupe.

“Le cas Burton, c’est en fin de compte un cas pathologique.”

Manchette, une plume qui dézingue et qui enchante

Le style Manchette tape comme un revers du gauche. Il a les mots uppercut, la langue foudroyante, la syntaxe assassine. Il réussit l’exploit difficile de retranscrire avec la même exactitude les conflits politiques qui agitent l’époque et la psychologie ectoplasmique de son personnage. Le récit est lancé à cent à l’heure, les évènements s’enchaînent à un rythme effréné et magistralement maîtrisé. La langue est riche sans être prétentieuse, elle est acérée et enflammée, unique. Dans l’univers sombre de Manchette, les barbouzes défouraillent à tout-va, les mots claquent et le lecteur jubile. L’affaire N’Gustro est un roman jouissif, à lire expressément. 

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