juin 21, 2020

Black-Label – Léon-Gontran Damas

Léon-Gontran Damas, figure fondatrice mais méconnue de la Négritude, aura consacré sa vie à défendre, comme Césaire ou Senghor, la culture et l’identité Noire, contre toute forme d’oppression et de colonialisme. Le poète, né en 1912 d’un père Guyanais et d’une mère Martiniquaise, a marqué son destin et sa rhétorique du feu de la révolte et de l’anticonformisme. 

Arrivé à Paris au début des années 30, il s’immerge dans le cœur bohème de la capitale noctambule et, assoiffé de culture, il se rapproche des surréalistes pour mieux s’éloigner de Breton, à qui il préfèrera Desnos, tout en enracinant son engagement aux côtés de la communauté noire. Il côtoie dans les cafés du quartier latin les écrivains américains exilés en France, les intellectuels et musiciens d’Harlem regroupés à Paris. Etudiant en droit puis journaliste, le jeune Damas ne se départira jamais de sa viscérale inclinaison pour la poésie, faisant de ce besoin primaire d’écrire pour tromper le silence un phare, qui n’aura de cesse de guider ses pas. 

Il fonde en 1935, aux côtés de Césaire et Senghor, la revue l’Etudiant noir, qu’il introduit ainsi : « l’Étudiant noir, journal corporatif et de combat, avait pour objectif la fin de la tribalisation, du système clanique en vigueur au quartier Latin ! On cessait d’être étudiant martiniquais, guadeloupéen, guyanais, africain et malgache, pour n’être qu’un seul et même étudiant noir. » Après une brève incursion politique qui le verra siéger en tant que député de Guyane entre 1948 et 1951, il se consacre entièrement à la poésie et à la défense de l’identité noire, contre toute forme d’assimilationnisme. En écrivant son engagement à corps perdu contre la ségrégation, le fascisme, le racisme ; enfin contre le silence tacite et meurtrier, il donne à sa lutte une dimension universelle. En faisant de l’introspection un art poétique tranchant, il transfigure le moi profond en lui conférant une universalité polyphonique. Il fait naître dans ses poèmes une scénographie mouvante où chantent les voix entremêlées de ceux qui refusent de se taire. 

 

Entonner la complainte aux étoiles.”

 

Black-Label est probablement l’œuvre la plus connue de Louis-Gontran Damas, la plus caractéristique aussi de son art. Le texte, publié en 1956, mêle la musicalité des vers désordonnés à l’incision du propos acerbe ; il entrelace la beauté et l’engagement, la révolte et la vie. Œuvre éthylique et enivrante, Black-Label résonne comme un blues qui vient des tripes, comme trois accords qui se font l’écho d’une colère souterraine. L’homme est sulfureux alors que sa plume scande une ritournelle effrénée. La respiration se fait haletante quand l’univers devient moite et irrespirable, la rythmique est méthodiquement saccagée tandis que les revendications sont martelées ; que le mépris et le dégoût sont crachés. Tel le poète qui murmure sa litanie incantatoire, le Damas qui gronde et aligne ses fustigations dans Black-Label rappelle sous certains aspects Prévert. Sa langue glisse comme un serpent, elle s’enroule et étouffe un lecteur qui ne parvient pas à se détacher de l’emprise mystique du verbe déroutant. Le Black Label claque sec sur les comptoirs, il est englouti cul-sec tandis qu’insidieusement il se trace un chemin dans les esprits embués ; pour finir il perturbe autant qu’il transforme, il dérange autant qu’il bouleverse.  

Black-Label et autres poèmes Book Cover
Black-Label et autres poèmes Poésie Gallimard
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