Alexandre Vialatte, l’élégance de l’éléphant

août 6, 2020

Connaissez-vous Alexandre Vialatte ? Auteur, journaliste, traducteur et incorrigible chroniqueur de son temps, l’homme de lettres hyperactif, né en 1901, a endossé de nombreux costumes. S’il aimait se qualifier d’écrivain “notoirement méconnu”, il n’en demeure pas moins que son héritage traine dans son sillage une descendance aussi riche qu’éclectique. De Beigbeder à Robert Sabatier, en passant par Amélie Nothomb ou Pierre Desproges, en qui il trouva probablement son plus digne héritier, de nombreuses personnalités littéraires louent volontiers la finesse de la plume Vialattienne, son irrévérence notoire et son acuité verbale. Toujours un peu obscur aux yeux du public, il me semblait nécessaire, vital presque, de (re)mettre en lumière ce dandy sympathique passé maître dans l’art de la joute lyrique.

Alexandre Vialatte, jeune, chroniqueur, romancier, traducteur. Portrait en pied par Pierre Vialatte.
Alexandre Vialatte par Pierre Vialatte.

Alexandre Vialatte, l’irréductible auvergnat

Originaire d’Ambert, en pleine Auvergne, et après avoir vadrouillé au fil des mutations de son père officier, Alexandre Vialatte s’installe comme traducteur en Allemagne dans les années 20. Il découvre Franz Kafka lorsque paraît Le Château en 1925, en parallèle de sa naissante activité de chroniqueur pour la Revue Rhénane. Immédiatement fasciné par la plume de l’écrivain tchèque, Vialatte s’entiche et s’enflamme. Il se lance dans la traduction de l’œuvre, et contribue ainsi à faire découvrir un Kafka encore inconnu en France. Cette translittération kafkaïenne marque le début d’une riche carrière de traducteur littéraire pour Vialatte, qui s’attaquera à des écrivains aussi ardus qu’exigeants : Nietzsche, Brecht ou Goethe, entre autres.

“Nous vivons une époque où l’on se figure qu’on pense dès qu’on emploie un mot nouveau.”

Alexandre Vialatte

Que la montagne est belle

A son retour d’Allemagne, en 1928, et malgré ses racines profondément auvergnates, Vialatte s’installe à Paris, ville qu’il ne quittera plus jusqu’à son décès, en 1971. Il écrit des romans qui ne seront, pour une grande majorité, publiés qu’à titre posthume, et poursuit son activité de chroniqueur et de journaliste pour plusieurs journaux, sans jamais se départir de son style inégalable et de son humour impérieux.

“Et c’est ainsi qu’Allah est grand.”

Alexandre Vialatte, La Montagne

C’est probablement les quelques 900 chroniques hebdomadaires qu’il rédigea entre 1952 et 1971 pour la revue La Montagne, quotidien de Clermont-Ferrand, qui marqueront la postérité. Totalement libre quant au choix du sujet, Vialatte laisse sa plume voguer au fil de ses élucubrations absurdes et géniales. Comme marque de fabrique, il achève chaque chronique par une phrase louant la grandeur d’Allah. La liberté de ton de Vialatte, sa maîtrise du verbe et son inventivité sémantique assiéront le génie de l’écrivain fantasque, qui décèdera en 1971.

Hommage posthume à celui resté dans l’ombre de son vivant, le prix Alexandre Vialatte est instauré en 1991, pour “récompenser un écrivain de langue française dont l’élégance d’écriture et la vivacité d’esprit soient source de plaisir pour le lecteur “. Parmi les lauréats, on peut retrouver en 2013 Emmanuelle Bayamack-Tam pour son roman Et si tout n’a pas péri avec mon innocence (P.O.L). L’autrice m’avait énormément touchée avec Il est des hommes qui se perdront toujours (publié sous le nom de Rebecca Lighieri et dont vous pouvez retrouver la chronique juste ici). Le dernier écrivain auréolé du prix est Pierre Jourde en 2019 pour Le voyage du canapé-lit (Gallimard).

“L’homme n’est que poussière, c’est dire l’importance du plumeau.”

Alexandre Vialatte, circassien de la syntaxe

Je ne peux que vous encourager à découvrir les écrits de Vialatte. Il n’épargne rien ni personne, ni le temps qui passe, ni la médiocrité. Car si le propre de l’art difficile de la chronique est d’être profondément encré dans son époque, le vrai génie naît de l’intemporalité éditorialiste. Alexandre Vialatte maîtrise l’exercice comme personne. Emprunts de nostalgie, toujours savamment saupoudrés d’un humour revigorant, les textes de l’auvergnat forcené sont autant de prouesses littéraires. Le mot est acéré, le style est fin. L’absurdité est couronnée d’une intelligence rare. Vialatte jongle avec le verbe, il enchaîne les pirouettes linguistiques avec une aisance surréaliste. Amoureux de la langue riche, du verbe ironique et de la grandiloquence grammaticale, Vialatte est pour vous.

“Il ne me restait plus que le soleil, les étoiles, les choses qui sont à tous sans qu’elles soient à chacun.”

Alexandre Vialatte
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